Texte de Raphaël Monticelli

Max Partezana, semeur d’espace

(…) tout mon petit univers en miettes : au centre, quoi ?

Roland Barthes

I

DU SUPPORT

Pour peu que l’on ait quelque lucidité, on ne peut approcher sans crainte ces espaces destinés à porter traces, signes, symboles et images. Ceux-là mêmes qui prétendent qu’ils sont vides, sont ceux qui tremblent le plus de l’énigme qu’ils leur posent. Nous le savons bien : alors que nous n’y avons pas encore inscrit la moindre marque, que nous ne les avons pas touchés, pas même effleurés, ils sont déjà chargés de toutes les traces possibles qu’ils appellent, de tous les rêves, de tous les mots, de toutes les images qu’ils ont déjà portés, de tout le travail qui les a façonnés, de tout le temps qui a permis de les produire, de les former, de les diffuser, de les conserver. Si blanches soient-elles, la feuille ou la toile ne sont jamais vierges ; elles sont chargées de temps, de travail, de rumeurs, et de vie.

Si le moindre papier, la moindre toile, la moindre surface capable de recevoir l’encre, le plomb, l’eau, l’huile, les pigments et les essences est –vierge encore- déjà bruissante et riche de sens, que dira-t-on des rumeurs de celles qui ont servi, qui ont vécu, qui ont été abimées, marquées, flétries.

Utiliser un papier qui a déjà servi, comme le fait Max Partezana dès les débuts de son travail, c’est rendre sensible que tout support  a déjà une vie avant même d’être employé par l’artiste. 

Tout espace voué à recevoir des traces intentionnelles,  peut subir des accidents ; marques du travail et des manipulations : salissures, cassures, froissages, pliures, déchirures, usures, abrasements. C’est ainsi que Max Partezana a décidé de faire dialoguer les couleurs qu’il a voulues avec les accidents des supports qu’il emploie. 

II

DU FRAGMENT

Travailler sur le fragment : s’inscrire dans une démarche qui s’installe au début du XXème siècle et qui connaît d’innombrables développements jusqu’à nos jours. Encore convient-il de distinguer les démarches qui intègrent dans l’œuvre d’art des fragments extérieurs à la peinture et celles qui font fragment des éléments plastiques. C’est cette deuxième voie qu’a choisie Max Partezana.

Fragmenter une surface préalablement peinte : dire que le travail du peintre ne se résout ni n’aboutit dans le travail des couleurs et des formes.

Ce n’est pas seulement l’espace plastique que je rends au fragment, c’est, symboliquement, l’espace réel. Ce n’est pas seulement l’espace qui apparaît fragmenté, c’est le temps. Et, plus profondément, ce ne sont pas seulement les brisures de temps et d’espace qui apparaissent, mais les miennes.

 Selon que l’on découpe ou que l’on déchire l’espace plastique, on ne développe pas la même problématique ; on ne s’engage pas dans la même esthétique. 

Déchirer, ou découper, ne sont pas des actions analogues : la première est perçue comme accidentelle ; la deuxième comme volontaire et maîtrisée/maîtrisable.

Incidemment, il faut noter que déchirer fait apparaître la structure du tissu ou du papier, que le découpage ignore. 

Déchirer/découper du tissu ou du papier dans un travail artistique, c’est affirmer qu’il n’est pas d’unité qui ne soit, au bout du compte, la mise en scène tragique d’une irréductible fragmentation. Que l’unité apparente d’une œuvre n’est pas réductible à elle-même ; qu’elle n’a de sens que nouée au fragment.

Fragmenter un espace plastique : donner forme symbolique au morcellement des territoires physiques.

Pas d’unité qui ne soit réductible au fragment. Déchirer/découper, c’est se préparer au fragment. Coller/rassembler, c’est viser à restituer une impossible unité.

Fragmenter, refuser un centre – fût-ce le sujet même qui a peint. 

Unité : elle est infiniment fragmentaire/fragmentable. 

Et indéfiniment recomposable

Je fragmente l’espace et le temps apparaît. Je fragmente l’œuvre et la voici indéfiniment suspendue dans une réalisation sans trêve retardée.

III

DE LA COULEUR

Je regarde les œuvres de Max Partezana

Tout pigment est débris : poudre, poussière, cendre, farine que nous tirons de bouts du monde, brisés, moulus, décomposés.

Nous avons toujours tiré nos couleurs en broyant des minéraux, des substances végétales ou animales. Les couleurs naissent bien de la mise en pièce du monde : et lorsque que nous donnons des couleurs à nos surfaces, ou à nos objets et matériaux, nous cherchons à réunir les fragments dispersés du monde. 

C’est en assumant la fragmentation première des pigments et pour la radicaliser que Max Partezana la réaffirme comme telle en fragmentant l’espace sur lequel il a  réuni les pigments.

Fragmenter : déchirer, découper, les fragments colorés que la peinture avait réunis. 

Le peintre a saisi des bouts du monde du bout des doigts ; de la pointe du pinceau il les a rassemblés  (l’amateur de papillon évite de saisir l’insecte par les ailes)

Dans l’acidité des ifs et des chiendents, la macération des lilas sur des ciels plombés : catastrophe de l’air.

Pâleur éblouissante de la bugade des ciels d’orage.

Assaut de cerisiers dans la douceur bourdonnante du printemps.

Sur les lagunes de Venise dansent les filles de l’ombre. Pièges à  lumière

Dans le même mouvement -le même dessein- Max Partezana a dispersé, décomposé, recomposé ; il a recréé le phallus perdu pour rendre vie au génie de la mort et engendrer l’azur

Max Partezana ne dépose pas la couleur, il la «jette » ou la « déverse ». 

Déverser la couleur : mettre en déroute notre besoin de formes, de limites, de frontières

Produire l’objet d’un pur plaisir des matières

Que l’on se figure, en regardant les œuvres de Max Partezana, la mise en pièce de l’arc en ciel. Tentative lucidement désespérée et raisonnablement heureuse de la dispersion du monde. Que l’on circule, sans trêve et sans but, dans les espaces écartelés, s’émerveillant du bonheur inattendu des parterres fleuris.

Elargir la gamme chromatique ; explorer la variété sans limite des couleurs du monde. 

Travailler la couleur : ouvrir l’œil sur l’incommensurable diversité des jeux de la lumière sur les matières du monde, déborder le fini de nos symboles par l’expansion des matières, multiplier l’expérience sensible, produire les outils de symboliques nouvelles. 

IV

ECHOS

Nous ne voyons rien du monde que ce qui naît des relations mesurées –et pour nous la plupart du temps improbables et inattendues- d’une dose de lumière sur un type de matière. 

Voici les portes de Rotkho, énigmatiques : elles s’entrouvrent sur des enfers aux méditations lentes, des laves apaisées, des transparences assourdies, toute une profondeur du monde saisie entre le plan de la toile et celui de la peinture.

Que l’on pousse la porte de Soulages, elle libère des notes de hautbois, de violoncelles et d’orgues soutenues par la vibration continue d’une trompette marine sur la scarification des socs et des herses.

Vibrant de feux, de goudrons, de suies et de houilles, mille villes-fleurs poussent à notre main dans les mortiers de Miguel.

Ouvrez la porte de Pincemin, bouts d’espaces de brique et de terre aux raccords de bitume. 

Sur un sol de Dubuffet, la symphonie minuscule des chemins et des rues. 

Les fragments de Charvolen recouvrent en essaims les ruchers du monde.

Derrière la fenêtre de Buraglio, des oiseaux s’effilochent, ailes de métal dans le crissement de l’air. 

C’est la porte de Debré ; elle donne sur la danse des algues d’eau douce, de fugaces miroitements d’écailles, les transparences de lunes mouillées, le multiple écoulement des Loires.

On approche de la porte de Kijno, ailes fripées dans l’agitation des nids, minuscules et imprévisibles accidents du relief : la circulation des fluides et la répartition des densités s’y organisent selon ces lois strictes qui s’imposent à nos regards et échappent à notre entendement. 

Murailles d’Hantaï : elles déploient dans l’espace la légende des replis et le murmure des secrets

Derrière les grands voiles rapiécés d’Alocco, Isis, inattendue. 

Tiepolo a perdu la tête ; de Véronèse seuls les ciels subsistent ; Turner s’embrume, les fonds d’Holbein et de Cranach s’émiettent : dans des humidités définitives c’est l’explosion des nymphéas.  

Dans la dispersion, tout vibre : vous voici tout à la fois l’œil, la lumière et la nuit, l’arc, la corde et l’archer, le musicien et l’instrument et l’air secoué alentour.

V

APOSTILLE

Descendants d’Atoum, Geb et Nout ont engendré Nephthys, Isis, Seth et Osiris, la fertilité.

Par jalousie, Seth tua Osiris et le découpa en fragments -14, 16 ou 42 selon les récits- qu’il dispersa à travers l’Egypte.

Isis, épouse d’Osiris, retrouva tous les fragments, à l’exception du phallus. Elle recomposa le corps d’Osiris, recréant son phallus disparu, lui rendit vie, et,s’unissant avec lui, donna naissance à Horus, l’azur.

Fils de Calliope, Orphée, Inconsolable d’avoir, d’un seul regard, perdu Eurydice, les Ménades t’ont mis en pièces, dispersant aux quatre vents ton corps démembré. Ta lyre pourtant se fait encore entendre ; échoué à Lesbos, ton crâne féconde depuis lors le chant des eaux mouvantes. 

Fille de Thauma et d’Electre, Iris, messagère des dieux, marque son passage par un grand arc dans le ciel. Il n’est pas inutile de savoir que, d’après certains, elle est  la mère d’Eros.